mercredi, 30 novembre 2011

Un portrait de Pierre Souyri

par J.F.-Lyotard

extrait de la deuxième partie d'un l'article publié sur le site Lieux Communs:

 

Nous étions beaucoup à venir enseigner en Afrique du Nord au sortir de l’Université. Ce que nous y cherchions les uns et les autres n’importe guère ici ; ce qui est certain, c’est que Souyri, quand je le rencontrais à Constantine après une réunion syndicale qu’il avait suivie en silence, avait sur la plupart d’entre nous, sur moi en tout cas, l’avantage de savoir déjà d’expérience et de réflexion ce que c’est qu’un point de vue de classe et de n’être pas disposé à s’en laisser accroire par ce qui chercherait à le lui faire oublier. L’argument : critiquer la gauche, c’est être à droite, si fréquent dans la propagande communiste d’alors et si bien accueilli par des intellectuels, jeunes ou moins jeunes, dont tout l’enjeu politique était de se faire haïr par leur bourgeoisie, le laissait indifférent. Il savait que « gauche contre droite » n’est pas un point de vue de classe et que le vrai différend est autrement subtil, exige á la fois plus de scrupule intellectuel et plus de résolution. Il apportait la plus grande minutie à tout ce qui pouvait se discuter en matière de tactique, stratégie, analyse ou philosophie politiques, tantôt dans le registre de l’angoisse tragique, tantôt dans celui de l’ironie épique. Il ne dédaignait pas non plus de recourir aux ressources de la farce. Nous avons eu, à l’occasion, les plus beaux fous rires, politiques et non politiques qui soient. Il était gai et satirique comme les grands inquiets. L’activité intellectuelle était toujours sous tension affective, mais celle-ci protégée par un usage à la fois parodique et spontané des grands genres de la poétique et de la rhétorique classiques.

 

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