28.10.2009
Juppé, Renan et la Nation
Alain Juppé, représentant de la droite - qui est bête par essence, mais tout de même pas aussi bête qu'une gauche qui ne désigne pas le mouvement communiste résultant des contradictions mortelles entre les classes fondamentales - a publié sur son blog http://www.al1jup.com/ le papier suivant:
Les définitions de la Nation sont nombreuses. Il me semble que celle qu’en a donnée Ernest RENAN, dans sa très belle conférence du 11 mars 1982, reste indépassable. Je retrouve plusieurs citations de ce texte dans mon cours à l’ENAP de Québec:
“L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de coeur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation.”
Ou encore: “L’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses…Aucun citoyen français ne sait s’il est burgonde, alain, wisigoth…”
” Une nation est un principe spirituel, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol.”
Et surtout: “Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment de sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé, elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible: le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie.”
Pour conclure: “Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé. Elles finiront… A l’heure présente, l’existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un maître.”
Tout est dit. A quoi bon relancer un débat?
Il faut certes lancer un débat, mais pas celui auquel pensent Juppé et ses anciens amis au gouvernement. Il faut lancer l'autre débat, celui, crucial, qui questionne non pas le contenu de l'identité nationale (ou régionale, ou européenne), mais ce qui précisément fait que ce débat soit invoqué. On sait en effet que l'identité ne forme l'objet d'un questionnement que lorsqu'elle-même ne jouit plus de l'évidence que constitue aussi bien le riche legs de souvenirs que le désir de vivre ensemble. Ainsi les Français, mais de même tous leurs contemporains occidentaux, ne savent plus vraiment de quoi ils sont les héritiers, ni même de ce dont ils veulent hériter. Et par-dessus tout, ils ne savent plus s'ils veulent ou non partager un destin commun avec ces autres, que la dictature de l'économie a implantés dans leurs quartiers.
C'est le débat crucial puisqu'il permettrait à tous de se rendre compte que l'existence de la nation n'est plus bonne, ni même nécessaire, au régime d'exploitation moderne. Elle forme désormais un vieil accessoire, une tapisserie mal fichue dont s'est servie la bourgeoisie montante en son temps. A présent, l'élite mondialisée n'a que faire d'une nation. Son destin ne concerne que la communauté des décideurs, des financiers, des hauts fonctionnaires, des bouffons-artistes cooptés et des putes de luxe. Ses souvenirs sont tenus par les bilans comptables des grandes entreprises, son désir de vivre ensemble se manifeste dans les restaurants les plus chics de Londres, Dubai, New York ou Singapour. Ils parlent tous la langue des affaires, partagent la même religion du profit, les mêmes valeurs du commerce, le même espace déterritorialisé. Leurs goûts se ressemblent, leurs ennemis sont les mêmes. Ils forment ainsi la seule nation véritablement nouvelle et florissante, et leur identité ne souffre par conséquent aucun questionnement inquiet.
Contre la néo-nation des grands fonctionnaires du Capital, on doit s'attendre à ce que les peuples, ou ce qu'il en reste, réinvestissent tous les mythes mobilisateurs, tout ce qui peut rassembler des hommes volontaires, pour les arracher à leur esclavage et les jeter contre les centrales du divertissement et les forces armées de la domination. L'un de ces mythes était la nation, et l'homme providentiel qui devait la sauver. Un autre, celui du soulèvement de masse, de la grève générale. Quoi qu'il en soit, il n'est pas dit que l'homme révolté doive être oublieux de son passé et indifférent à son prochain. L'homme de la révolte qui vient ne sera pas le même que celui, apathique, à qui l'on faisait célébrer le déclin de ce que les propriétaires de la société du commerce voulaient considérer comme moribond et moisi. Le révolutionnaire sera probablement bien pourvu en identité, puisque dans la guerre de la liberté, il l'aura reprise à ceux qui lui l'avaient confisquée au nom du Progrès et de la modernité.
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