samedi, 19 mai 2012
Le communisme est un feuilleton
Il n’a jamais atteint au rang d’objet digne de l’attention des universitaires, et pourtant le soap opera, qui est aujourd’hui une forme spectaculaire localisée en déclin, n’a pas encore livré la raison profonde du succès qui l’a accompagné ces dernières décennies. Les explications communément admises – parce qu’elles sont simplistes avant d’êtres fausses – quant à la raison de ce succès ne sont en fait que deux variantes, qui ne sont par ailleurs pas forcément contradictoires, d’une seule et même explication générale, dont le noyau consiste en l’idée que le soap opera permet, par procuration, de participer : 1) à une existence plus belle que ne saurait l’être le quotidien du téléspectateur, grâce à l'identification aux personnages riches et séduisants du feuilleton ; 2) au ressentiment généralisé dans la société de la marchandise totalisée, où l’individuation de l’esclave libre-échangiste l’expose à la frustration permanente.
Sans entrer dans le détail d’une démonstration, il devrait être évident que cette explication rate l’essentiel, car ni la beauté des protagonistes, ni les malheurs qui les accablent, ne sont spécifiques à cette forme. Ce qui constitue véritablement la singularité du soap opera, c’est que dans ce territoire de l’imaginaire dont il est la force majeure d’occupation, l’humain, une fois venu au monde, atteint très vite l’âge adulte, en même temps qu'à l’immortalité. La mort, dans un soap opera qui se respecte (c’est-à-dire, qui n’est pas pollué par les interventions du bon goût artistique caractéristique de la cohorte sociologique « poutres apparentes – je roule en vélo – Babar au second tour »), est vaincue, et elle est vaincue parce que le temps s’est arrêté. C’est donc bien de la fin du temps, de la fin des temps en réalité pour une société qui se double et est doublée partout par son abstraction, que nous parle le soap opera, comme s’il était une voix du futur mais qui étrangement se présenterait sous les atours d’un présent qui ne voudrait plus s’en aller – ce qui ne doit pas nous étonner puisque c’est dans notre présent aliéné qu’il s’enracine et dont on ne voit pas comment il pourrait s’écarter (seul le Capital-sujet, parce qu'il est une contradiction en procès, contient cette possibilité).

La raison du succès réside en définitive dans le charme qui se dégage d'un monde où la finalité est réglée par des rapports personnels, où le temps ne se coagule pas et où l'on joue à croire (quel luxe!) que l'argent existe encore. Car on ne saurait trop le souligner: ou bien il y a la valeur, et alors tout n'a qu'un prix ; ou bien il y a de l'amour, de la gloire et de la beauté, et alors il y a aussi de la richesse matérielle, comme au temps des princes, et des rapports de dépendances personnels par lesquels se médiatiserait l'activité totale - de la création d'une robe à la procréation des héritiers de la maison de haute-couture. L'espèce est immortelle, elle nous fait signe depuis l'avenir. Mais ce signe doit encore se dire dans la langue empoisonnée du présent, qui ne pose que de mauvaises questions: par exemple, combien de fois Brooke va-t-elle encore se remarier? Postone:
L’analyse marxienne du procès de production vu comme procès de création de valeur fournit une détermination logique initiale à l’indifférence, structurellement implicite dans le capitalisme, à l’égard de la production des produits spécifiques. Plus important pour notre propos, Marx commence à spécifier la sphère de production en montrant comment le procès de création de valeur transforme les éléments du procès de travail à travers lequel il s’exprime. Cela est particulièrement significatif s’agissant du travail même : les déterminations que Marx donne de la valeur et du procès de sa création implique que le travail, qui dans le procès de travail se définit comme activité finalisée régulant et dirigeant l’interaction des hommes avec la nature, est séparé de son but dans le procès de création de valeur. Le but de la dépense de force de travail n’est plus intrinsèquement relié au caractère spécifique de ce travail ; malgré les apparences, ce but est au contraire indépendant du caractère qualitatif du travail dépensé – il est l’objectivation même du temps de travail. C’est à dire que la dépense de force de travail n’est pas un moyen en vue d’une autre fin, mais que, comme moyen, elle est elle-même devenue une « fin ». Ce but est donné par les structures aliénées constituées par le travail (abstrait) même. En tant que but, il est très singulier : il n’est pas seulement extrinsèque à la spécificité du travail (concret), mais existe indépendamment de la volonté des acteurs sociaux.

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mercredi, 16 mai 2012
Au sujet de l'embourgeoisement
Bien que A-M-A’ décrive le mouvement de la totalité sociale, le circuit M-A-M reste primordial pour la majorité des hommes qui, dans la société capitaliste, dépendent de la vente de la force de travail pour acheter des moyens de consommation. Critiquer les ouvriers en disant qu’ils s’ « embourgeoisent » quand ils s’intéressent aux « biens matériels », c’est oublier comment le travail salarié est intégré à la société capitaliste et c’est brouiller la distinction entre M-A-M et A-M-A’. C’est le second circuit qui définit la classe bourgeoise.
Par ailleurs, l’un des buts du mode d’exposition de Marx est d’indiquer que ces deux circuits sont systémiquement interconnectés. Dans une société où la marchandise est universelle et où les hommes se reproduisent au moyen du circuit M-A-M, la valeur est la forme de la richesse et du surplus, et le procès de production sera donc nécessairement façonné et mû par le circuit A-M-A’. Une société fondée sur le seul circuit M-A-M ne peut pas exister ; pour Marx, ce type de société n’est pas le précurseur du capitalisme, c’est une projection d’un moment de la société capitaliste sur le passé.
Postone, 2T DS
Ci-dessous: dans le cas-limite de Cendrillon, c'est une fée, autrement dit un évènement qui ne peut s'expliquer dans le cadre d'une rationalité spécifique au capitalisme, qui permet, sous la forme d'une provocation au mariage, le passage d'une travailleuse intéressée aux biens matériels d'un circuit M-A-M à un circuit A-M-A'. Comme pour dire que l'embourgeoisement, s'il demeure en définitive une possibilité, n'est pas le résultat d'une lutte collective contre les conditions d'exploitation locales, mais bien plutôt d'une vocation individuelle, de nature essentialiste et contenant une justice intrinsèque de portée générale et transhistorique. La pantoufle de verre, du fait qu'elle ne peut s'adapter à aucun autre pied que celui de sa propriétaire, signe l'exclusivité de cette propriété en même temps que la propriété d'exclure tout échange de cette exclusivité. Elle est, dans cette société où la marchandise est universelle, le seul objet dont la valeur d'usage n'est pas l'esclave de sa valeur - à moins que ce soit le contraire, avec une fée qui symboliserait la subsomption réelle?

14:30 Publié dans Lecture de Marx, note marxienne, Notre jeunesse, Une belle femme nue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marx, postone, cendrillon
lundi, 14 mai 2012
L'individu va passer à la casserole!
Parce que le travail sous le capitalisme n’est pas réellement libre de la détermination sociale non consciente mais qu’il est lui-même devenu le médium de cette détermination, les hommes sont confrontés à une contrainte nouvelle, une contrainte fondée précisément sur ce qui a dépassé les liens coercitifs propres aux formes sociales traditionnelles : les rapports sociaux abstraits, aliénés, médiatisés par le travail. Ces rapports constituent un cadre coercitif apparemment non social, « objectif », à l’intérieur duquel les individus autodéterminants poursuivent leurs intérêts – par quoi les « individus » et les « intérêts » paraissent ontologiquement donnés plutôt que socialement constitués. C’est-à-dire qu’un nouveau contexte social se constitue qui ne paraît ni social ni contextuel. Bref, la forme de contextualisation sociale caractéristique du capitalisme est une forme d’apparente décontextualisation.
Postone, 2T DS
ci-dessous: ces individus d'exception qui, tout en poursuivant leurs intérêts, incarnent l'histoire en mouvement, sont les dignes représentants d'une ontologie capitaliste projetée spectaculairement dans un futur d'où la représentation du salariat s'est absentée - comme si par excès d'évidence elle en devenait superflue. Notons toutefois cette grosse ficelle dans la manipulation, qui est qu'au sein d'une société si manifestement avancée dans le développement aliéné de la puissance humaine, le représentant de la faction bureaucratique se montre si fervent partisan des liens coercitifs propres aux formes sociales traditionnelles. Comme pour dire que le seul anticonformisme possible est celui qui a déjà perdu la partie.

17:05 Publié dans Cinéma, Critique de la critique, Lecture de Marx, note marxienne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : postone, marx
vendredi, 11 mai 2012
Le mouvement cacadauphin
Tous, ils vous disent que la concurrence, le monopole, etc., en principe, c'est-à-dire pris comme pensées abstraites, sont les seuls fondements de la vie, mais qu'ils laissent beaucoup à désirer dans la pratique. Tous ils veulent la concurrence sans les conséquences funestes de celle-ci. Tous veulent l'impossible, c'est-à-dire les conditions de la vie bourgeoise sans les conséquences nécessaires de ces conditions. Tous, ils ne comprennent pas que la forme bourgeoise de la production est une forme historique et transitoire, tout aussi bien que l'était la forme féodale. Cette erreur vient de ce que pour eux l'homme-bourgeois est la seule base possible de toute société, de ce qu'ils ne se figurent pas un état de société dans lequel l'homme aurait cessé d'être bourgeois.
M. Proudhon est donc nécessairement doctrinaire. Le mouvement historique, qui bouleverse le monde actuel, se résout pour lui dans le problème de découvrir le juste équilibre, la synthèse de deux pensées bourgeoises. Ainsi, à force de subtilité, le garçon adroit découvre la pensée cachée de dieu, l'unité des deux pensées isolées ; qui ne sont deux pensées isolées, que parce que M. Proudhon les a isolées de la vie pratique, de la production actuelle, qui est la combinaison des réalités qu'elles expriment. A la place du grand mouvement historique, qui naît du conflit entre les forces productives des hommes, déjà acquises, et leurs rapports sociaux, qui ne correspondent plus à ces forces productives; à la place des guerres terribles, qui se préparent entre les différentes classes d'une nation, entre les différentes nations ; à la place de l'action pratique et violente des masses, qui seule pourra résoudre ces collisions; à la place de ce mouvement vaste, prolongé et compliqué, M. Proudhon met le mouvement cacadauphin de sa tête. Ainsi ce sont les savants, les hommes capables de surprendre à dieu sa pensée intime, qui font l'histoire. Le menu peuple n'a qu'à appliquer leurs révélations. — Vous comprenez maintenant pourquoi M. Proudhon est ennemi déclaré de tout mouvement politique.
La solution des problèmes actuels ne consiste pas pour lui dans l'action publique, mais dans les rotations dialectiques de sa tête. Parce que, pour lui, les catégories sont les forces motrices, il ne faut pas changer la vie pratique, pour changer les catégories. Tout au contraire. Il faut changer les catégories, et le changement de la société réelle en sera la conséquence.
Marx, Misère
ci-dessous: non seulement la défécation réellement vécue par Flipper s'était selon toute vraisemblance éloignée dans sa représentation, mais cette représentation elle-même fut éloignée des écrans de notre enfance, sans doute parce que les concepteurs de la série voulaient représenter les conditions d'une bonne entente de l'homme avec la nature sans les conséquences nécessaires de ces conditions.

19:09 Publié dans Lecture de Marx, Notre jeunesse, Situationniste | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : marx, proudhon, flipper
lundi, 07 mai 2012
Les douze étapes du mouvement communiste en Grèce
Le monde possédé par l'esprit du lucre et les forces de l'argent est entré dans la dernière phase de sa longue décadence. La victoire finale ne doit faire aucun doute. Ce sera long, ce sera difficile. Car il faut y perdre une vieille économie - avec sa vie aliénée, avec sa licence donnée aux trafiquants et qui se fait passer pour la liberté des hommes soumis aux choses - pour gagner la société nouvelle. Une victoire en Grèce ne serait encore qu'une victoire locale. Mais une victoire locale, c'est par où commence, obligatoirement, un triomphe mondial.
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12:49 Publié dans dans la presse | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : grèce
jeudi, 03 mai 2012
Hier c'était le Roi, aujourd'hui c'est l'Europe
Si la révolution de février paracheva la domination bourgeoise, on peut se demander d'où provint la rechute de la bourgeoisie dans le royalisme? Rien de plus simple. Elle a la nostalgie de la période où elle régnait sans être responsable du pouvoir, où un simulacre de puissance, dressé entre elle et le peuple, agissait pour son compte et lui servait en même temps de masque ; où elle disposait pour ainsi dire d'un bouc émissaire sur lequel on lâchait le prolétariat sitôt qu'il voulait la toucher ; mieux, elle s'alliait avec le prolétariat à chaque fois que le pouvoir devenait une gêne pour elle et qu'elle tenait [à] s'y établir elle-même. Le roi était pour elle un paratonnerre contre le peuple, et le peuple un paratonnerre contre le roi.
Marx, Engels, Le mouvement ouvrier français
"Je suis le roi du monde" disait-il, juché sur les reins d'Europe, avant que la barque ne sombre, emportant avec elle ce représentant vulgaire, au bilan modeste, de la fraction de la classe possédante mondialisée et mondialiste établie en France. Et ainsi succéda, à l'empire des paquebots bling-bling, le règne des pédalos modestes gouvernés par le sympathique Babar, roi humaniste ami du pauvre et du riche, de la carpe et du dauphin. Avec Babar, la bourgeoisie n'est plus si loin, ni le bas-peuple si bas. Babar est la contradiction surmontée, la bonne excuse de la démocratie, l'exploitation plus juste et l'injustice plus modérée. Vive Babar!

17:06 Publié dans Lecture de Marx | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marx, engels, dangeville
dimanche, 29 avril 2012
C'est pourquoi vous étiez pour les "méchants"
Boutiques. - Dans une surprenante note de son journal, Hebbel se demande "ce qui enlève son charme à la vie à mesure que passent les années". "C'est que nous voyons derrière toutes ces marionnettes multicolores et grimaçantes le cylindre qui les meut, et que l'attrayante diversité du monde se dissout pour n'être plus qu'une rigide monotonie. Lorsqu'un enfant voit des saltimbanques qui chantent, des musiciens qui soufflent dans leur instruments, des jeunes filles qui portent de l'eau, des cochers qui conduisent leur voiture, il pense que tous font cela pour le plaisir qu'ils y trouvent; il ne peut imaginer que ces gens mangent et boivent aussi, qu'ils vont au lit et se lèvent à nouveau. Mais nous autres, nous savons de quoi il retourne." Il s'agit en effet du gain qui commande toutes ces activités comme de purs moyens et les réduit à un temps de travail abstrait et interchangeable. La qualité des choses cesse d'être leur essence et devient l'apparition accidentelle de leur valeur.
(...)
Le désenchantement du monde sensible est la réaction de nos sens devant ce qui, objectivement, le détermine en tant que "monde de marchandises".
(...)
Le rapport des enfants avec les animaux repose entièrement sur le fait que l'utopie prend le déguisement de ceux auxquels Marx dénia - en tant que travailleurs - la production de plus-value. Du fait que les animaux existent sans tâche à accomplir que puissent reconnaître les hommes, ils illustrent et expriment leur propre nom, ce qui, par définition, ne peut être échangé. C'est pourquoi les enfants les aiment et ont tant de plaisir à les contempler. Je suis un rhinocéros, signifie la figure du rhinocéros. Les contes et les opérettes connaissent de telles images et la question ridicule de la femme: d'où pouvons-nous savoir qu'Orion s'appelle vraiment Orion ? monte jusqu'aux étoiles.
Adorno, Minima
Ci-dessous: le personnage d'Actarus constitue, dans l'univers enfantin du dessin animé, une exception notable, dans la mesure où l'on insiste lourdement, au fil des épisodes, sur le fait qu'il est d'abord et avant tout un grand bourgeois déclassé, un rentier déchu au rang d'ouvrier non-qualifié exploité par le propriétaire du ranch du Bouleau Blanc. Ce n'est donc pas un hasard si une génération d'enfants, grandie avec ce Goldorak si solidement solidaire du "monde de marchandises", s'est toujours rangée du côté des ennemis de ce dernier - c'est-à-dire en fait du côté de ceux dont le nom ne peut être échangé.
11:50 Publié dans Notre jeunesse, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : adorno, hebbel, goldorak, marx
jeudi, 26 avril 2012
Le modernisme culturel: un aveuglement
Plus de six millions de Français ont fait preuve d'un manque d'éducation démocratique, à moins que ce soit un manque d'intelligence ou d'humanité. Ou tout cela ensemble. En tout cas c'est un manque de goût, et l'intellectuel qui écrit dans The Monde distingué, lui qui est dépositaire par définition du bon goût démocratique et surtout de l'intelligence et de l'humanité, se doit de dire au monde commun quel est ce terrible mal qui le ronge, et quel est le remède qu'il faut lui apporter.
De toutes les interventions publiées sur le site du journal dominant de la fraction bien-pensante progressiste de la gauche du pouvoir, la plus intéressante, et de loin, est sans conteste celle de Jean-Pierre Le Goff. On y discute poliment de la connerie degauche du point de vue de la critique du libéralisme économique ET sociétal. Il y a plus d'intelligence dans ce seul texte, qu'auraient pu écrire Orwell, Lasch ou Michéa, que dans tous les discours du caractériel sous-Marchais coincé sur sa vieille bécane antifasciste.
Extrait:
Au sein de la société, la précarité socio-économique combinée à l'effondrement de la cellule familiale, gentiment rebaptisée "monoparentale" ou "recomposée", a produit des effets puissants de déstructuration et de désaffiliation. La gauche a du mal à affronter cette réalité parce qu'elle s'est voulue à l'avant-garde dans le domaine des moeurs et de la culture. Elle a mêlé en un seul bloc question sociale et modernisme culturel, désorientant ainsi une bonne partie des citoyens qui n'adhèrent pas à ce dernier.
Mais précisons à notre tour que le fait de lier en un seul bloc question sociale et modernisme culturel n'est pas, hélas, une exclusivité degauche bien-piensante. Nombre de ceux qui se réclament de la vraie gauche, de l'extrême-gauche voire de l'ultra-gauche effectuent en effet la même opération. Et parfois, le délire moderniste est poussé tellement loin que la déstructuration et la désaffiliation, loin d'être considérées comme des produits monstrueux d'un raffinement du pouvoir aliénant de la marchandise, sont au contraire instituées au rang de résultats désormais indiscutables et indiscutables parce que souhaitables, nécessaires même à la réalisation d'une nouvelle forme de vie, autres rapports sociaux d'un monde dans lequel tous les éléments de la pratique du quotidien comme de la théorie de ce qui doit encore venir se rangent comme par hasard dans le pôle exactement opposé à celui de la réalité du quotidien populaire, et qui ne sont jamais en définitive que la variante hystérique (mais impérative pour les petits-bourgeois cultureux) du tourisme social des jeunes bourgeois surdiplômés.
Ainsi le Nouveau Régime marchand a-t-il déjà trouvé, chez ceux-là mêmes que la presse autorisée désigne comme les vrais ennemis du système, par opposition aux populistes qui ne seraient que des imbéciles malcomprenants, d'autres figurants qui, s'ils n'ont pas encore fait la paix avec sa raison marchande, s'amusent déjà à théoriser et à s'autoriser de ce que la raison marchande fait subir à la population la plus désarmée.
Mais le modernisme culturel, cette mode idéologique qui comme toujours vient d'en haut, se heurte maintenant à une résistance du bas, qui si elle n'emprunte pas le langage qui est le nôtre, dans la perspective qui doit être celle de tous les communistes, n'en constitue pas moins une forme certes impure, mais néanmoins active et promise à d'imprévisibles mutations, de la lutte des classes. Ceux qui veulent la destruction du Nouveau Régime marchand doivent faire le pari que le vote pour le populisme excède de beaucoup ce que les propriétaires du racket populiste comptent faire avec ce vote, et que dans cet excès il y a la possibilité de poser enfin, contre le monopole moderniste-culturel des bien-pensants, les questions qui comptent et qui portent jusqu'au coeur de la cible.

17:22 Publié dans Blog, dans la presse, discussion et correspondance | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : le goff, orwell, lasch, michéa


